Extraits de "Les Absences Sublimées"

Juliette à Batna - Algérie 1902

Elle remonta les escaliers dès le lendemain et lorsqu’elle ouvrit la porte d’accès au toit terrasse, elle dérangea un groupe de pigeons qui prit aussitôt son envol et fut vite rejoint par d’autres groupes. Ils formaient alors une foule compacte évoluant avec grâce, s’étirant en une bande fine comme un trait de crayon, se rassemblant en figures géométriques, tournoyant en spirales concentriques, jouant avec la légèreté de l’air et du vent. Leur vol magnifique, dans un froissement de soie, s’inscrivait sur le ciel rose du couchant et se fondait dans les quelques nuages attardés.

Juliette, assise sur le sol encore tiède, contemplait le ciel et vibrait d’émotion devant ce spectacle merveilleux. Elle prit l’habitude de venir sur le toit au coucher du soleil, dans ces instants de sérénité mélancolique, échappant ainsi à la chaleur étouffante de l’appartement et à l’affection également étouffante de sa mère. Un moment de liberté volé, où elle s’autorisait le rêve et l’inaction, bercée par le chant du muezzin. Elle s’endormait quelquefois, lovée comme un chaton dans un coin, le long du muret et se faisait gronder par Cécile lorsque celle-ci la trouvait.

"Tu as vu l’heure ? Tu sais bien que tu dois descendre après le chant du muezzin ! "

                         

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Cécile et Juliette à Batna - 1902

Dans la grande salle des titres, Cécile avait commencé à faire les comptes. Dehors un silence pesant régnait. Elle n’y avait pas prêté attention et elle fut un peu surprise lorsque des chiens se mirent à gémir et à aboyer plaintivement.  Elle s’appliquait à bien écrire les chiffres quand elle sentit sous ses pieds un léger frémissement alors qu’elle entendait un grondement lointain qui ressemblait à un groupe de cavaliers au galop. Elle pensa qu’une garnison regagnait la caserne, pressée de rentrer ou voulant impressionner la galerie. « Encore ! Pour qui se prennent ils à la fin ?" - cria une jeune femme dans la pièce. Soudain un craquement sinistre l’inquiéta davantage et, quand une explosion retentit, suivie aussitôt par une mobilité de tout ce qui l’entourait, les papiers glissaient de la table au sol, l’encre se renversait, une petite table tomba entrainant une lampe, tout vibrait, bougeait et elle eut du mal à se tenir debout. Un employé vint crier aux jeunes femmes de sortir en vitesse « Tout le monde dans la cour, dépêchez vous ! Tremblement de terre ! »

Une fois dans la cour, elle pensa à Juliette et se mit à courir comme elle pouvait en direction de l’école. Le long du chemin, les arbres tremblaient, des tuiles se fracassaient au sol, les animaux se cachaient sous les buissons, apeurés, attendant la fin du monde. Sur la courte distance entre la banque et l’école, elle perdit l’équilibre et tomba plusieurs fois. Enfin, elle vit les enfants dans la rue devant l’école, accroupis ou couchés par terre et lorsqu’elle reconnut Juliette elle se précipita sur elle, faisant un abri avec son corps sur le corps de sa fille, haletante et terrifiée. Quelques branches et des pierres les heurtaient mais, tellement serrées l’une contre l’autre, elles ne sentaient rien. Cécile avait la tête de Juliette sous son menton, le parfum de ses cheveux, son petit corps lové contre le sien « Je n’ai que toi au monde »  pensa-t-elle et elle la serra fort dans ses bras. L’enfant s’agrippait à elle, tellement effrayée qu’elle en griffait le cou et les épaules de sa mère. Cécile ouvrit les yeux et vit les enfants couchés dans la poussière, comme des petits corps sans vie. Elle eut envie de hurler avec les chiens qui lançaient leurs gémissements au ciel et à la terre.

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Juliette à Bakou

Le 9 mai 1908

Ils marchaient sur les passerelles de bois, le long des étangs d’eau grasse et n’entendaient pas leurs pas résonner sur les planches, tellement les bruits alentour étaient assourdissants. La foreuse qui hachait la roche, le grincement des treuils de forage, les chocs du marteau au fond du trou, les compresseurs, le bruit d’aspiration  de la pompe à boue et les cris d’une vingtaine de personnes sur chaque chantier de forage qui essayaient de se faire comprendre, le corps entier couvert d’huile noire, les vêtements raides de pétrole, des diables dont seuls les yeux avaient encore une vague apparence humaine. Parmi eux, de toutes petites silhouettes, des enfants destinés aux tâches les plus ingrates, se faufilaient dans les endroits inaccessibles aux adultes ou grimpaient à toute vitesse sur le derrick pour vérifier le palan. Parfois le bruit d’une explosion dominait tous les autres. Celui de la dynamite utilisée pour provoquer un nuage de poussière au sein du derrick et éteindre un incendie accidentel.  

Juliette était tout à la fois fascinée et horrifiée. Elle découvrait un autre univers, dur, hostile, dangereux où les hommes n’avaient plus réellement de valeur. Elle apprit qu’il y avait souvent des accidents mortels mais que cela « faisait partie des risques du métier ».

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