Les Absences Sublimées 

 

Hannovre le 25 juin 1908 - Juliette a  à peine 20 ans

"Ma chère Maman, 

 

Ma première journée est finie mais j'ai tremblé ce matin. On m'a donné un mannequin, une doublure et de l'étoffe, une pièce, puis on m'a montré la

gravure 2807 de la dernière Nouvelle Mode et on m'a dit : il faut faire ce corsage. J'ai pris un air brave et je l'ai fait, tu ne le croirais pas n'est ce pas ?

 

Moi non plus.

 

Dans l'empiècement, j'ai incrusté des motifs dans du tulle puis j'ai fait courir les noeuds Louis XV en soutache bleue et galon d'argent.

Dans ma journée, j’ai drapé le corsage et fait l’empiècement puis tous les plis du devant, est ce assez ? Ils ont trouvé que c’était bien parce que j’arrive de Paris mais ils crient continuellement après les autres. Ce n’est pas bon signe. Nous sommes 50 et 3 tailleurs. Mais la première ne sait même pas couper,

elle prend des patrons en papier. Moi je commence à savoir sans patron.

Je vais dimanche chez l’interprète.

C’est dommage que je n’aie pas 1000 F, on pourrait débuter grandement pour la saison d’octobre.

Mais comme j’ai la tête fatiguée d’avoir fait ce corsage seule.

Demain je fais les manches, pourvu que je sache. J’ai dit que je savais très bien. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bakou, le 12 novembre 1908 - 

 

"Ma chère Maman,

Cela continue à bien aller, il fait froid ici. Ne sois pas inquiète si tu ne reçois pas régulièrement de mes nouvelles, les trains sont bloqués par la neige

en Russie. Cela apporte du retard. Je t'enverrai une lettre dans 1 jour 1/2. Je serai obligée de t'écrire moins souvent car cela coûte terriblement cher

et je suis dans une purée ! Heureusement je n'ai besoin de rien.

 

Bakou est beaucoup plus important que Constantine surtout pour les hommes à cause du pétrole.

Je n'ai pas bu d'eau depuis que j'ai quitté Paris, il n'y en a pas ici, le peu que l'on a c'est de l'eau de mer bouillie, c'est mauvais.

Nous avons le téléphone 96-207 dans un cas absolument urgent, tu pourrais t'en servir pour me prévenir.

Pourquoi n'écris tu pas ?

Je t'embrasse bien et à bientôt."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux cartes font partie d'une collection de plus de 500 cartes écrites par ma grand-mère de 1907 à 1925, année de sa mort, à sa mère, à son futur

mari Henri, soldat blessé à Verdun et à ses amis.

Très émue par cette découverte, je voudrais retracer le parcours de mes aïeules, mon arrière grand-mère Cécile, mère célibataire, employée de banque

et ma grand-mère Juliette, toutes deux libres, indépendantes et courageuses car elles ont sillonné l'Algérie ensemble et Juliette l'Europe, toute seule

à 20 ans, au début du 20ème siècle, travaillant dans des ateliers de couture et créant ses propres ateliers en Suisse après la guerre de 14, se spécialisant dans la création des chapeaux. Leur histoire est riche et tragique à la fois.

 

J'ai commencé à classer les cartes par dates en suivant leurs déplacements avec les adresses qui figuraient au dos et je me suis rendue compte que

Juliette avait vécu à Batna, Constantine et Paris avec Cécile, ensuite seule à Hannovre, Bakou, Vienne, Berne, et Genève. Elle voyageait en train et vivait dans des lieux extrêmement contrastés comme la ville pétrolifère de Bakou,  où les milliardaires (Rockfeller, Nobel...) cotoyaient les miséreux. 

Malheureusement, je n'ai pas trouvé les très longues lettres qu'elle écrivait, je me serais contentée de les retranscrire, en les laissant  telles quelles,  je n'ai que les cartes.

Je dois donc combler les vides, imaginer leurs vie, leurs sentiments, leur caractère, écrire leur histoire dans l'Histoire, en m'appuyant sur des recherches et des enquêtes réelles, les récits d' historiens, les textes d'écrivains de l'époque, la musique, la peinture etc... comme je l'ai fait pour les "Boucs Émissaires".

Beaucoup de vides et d'absences, beaucoup de mystère. Qui était le père de Juliette ? Il était banquier et comte, peut-être juif et Cécile travaillait dans sa banque. Ma mère ne connaissait que cette partie de l'histoire, même pas le nom de cet aristocrate. J'ai fait des recherches auprès des banques qui avaient déjà des agences au 19ème siècle mais je n'ai rien trouvé, les archives ont disparu. Ma mère n'a jamais connu sa mère, morte en la mettant au monde et ne savait que très peu de choses d'elle, à part son talent et sa notoriété de l'époque.

J'essaie d'imaginer comment Cécile, femme seule avec un enfant de sept ans pouvait vivre dans la société coloniale en Algérie à la fin du 19ème siècle, comment Juliette, jeune fille de vingt ans pouvait arriver à Bakou pour travailler dans la mode. Qui lui avait parlé de cette ville incroyable à l'autre bout du monde, l'un de ses amis diplomates ou son père banquier ? Et comment vivait-elle sa condition de bâtarde, son père ne l'ayant pas reconnue ? Peut-être avait-elle fui à travers l'Europe pour enfin avoir une identité propre et une forme de reconnaissance de la part de la riche haute-société qui l'avait méprisée ? 

Je ne sais pas encore sous quelle forme je vais présenter leur histoire. Un roman graphique ? Une installation ? Des montages-photos ? Une vidéo ?

                                                                                          Pour l'instant (modestement) j'écris...

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