Les absences sublimées

Bakou, le 12 novembre 1908 - Juliette a 20 ans

"Ma chère Maman

Cela continue à bien aller, il fait froid ici. Ne sois pas inquiète si tu ne reçois pas régulièrement de mes nouvelles, les trains sont bloqués par la neige en Russie. Cela apporte du retard. Je t'enverrai une lettre dans 1 jour 1/2. Je serai obligée de t'écrire moins souvent car cela coûte terriblement cher et je suis dans une purée ! Heureusement je n'ai besoin de rien.

Bakou est beaucoup plus important que Constantine surtout pour les hommes à cause du pétrole.

Je n'ai pas bu d'eau depuis que j'ai quitté Paris, il n'y en a pas ici, le peu que l'on a c'est de l'eau de mer bouillie, c'est mauvais.

Nous avons le téléphone 96-207 dans un cas absolument urgent, tu pourrais t'en servir pour me prévenir.

Pourquoi n'écris tu pas ?

Je t'embrasse bien et à bientôt."

Juliette

Hannovre le 25 juin 1908 - Juliette a 20 ans

"Ma Chère Maman,

Ma première journée est finie mais que j'ai tremblé ce matin. On m'a donné un mannequin, une doublure et de l'étoffe, une pièce, puis on m'a montré la gravure 2807 de la dernière Nouvelle Mode et on m'a dit il faut faire ce corsage. J'ai pris un air brave et je l'ai fait, tu ne le croirais pas n'est ce pas ? Moi non plus.

Dans l'empiècement, j'ai incrusté des motifs dans du tulle puis j'ai fait courir les noeuds Louis XV en soutache bleue et galon d'argent..."

Ces deux cartes font partie d'une collection de quelques centaines de cartes écrites par ma grand-mère de 1907 à 1925 à sa mère et à son futur mari, Henri, soldat blessé à Verdun.

Très émue par cette découverte, je voudrais retracer le parcours de mes aïeules, mon arrière grand-mère Cécile et ma grand-mère Juliette, toutes deux libres, indépendantes et courageuses car elles ont sillonné l'Europe, seules ou ensemble au début du 20ème siècle.

Je ne sais pas encore sous quelle forme je vais présenter leur histoire ...Pour l'instant, je mène l'enquète.

« Ma première journée est finie mais que j’ai tremblé ce matin. On m’a donné un mannequin, une doublure et de l’étoffe, une pièce, puis on m’a montré la gravure 2807 de la dernière Nouvelle Mode et on m’a dit il faut faire ce corsage. J’ai pris un air brave et je l’ai fait, tu ne le croirais pas n’est ce pas ? Moi non plus. Dans l’empiècement j’ai incrusté des motifs dans du tulle puis j’ai fait courir les noeuds Louis XV en soutache bleue et en galon d’argent.

Dans ma journée, j’ai drapé le corsage et fait l’empiècement puis tous les plis du devant, est ce assez. Ils ont trouvé que c’était bien parce que j’arrive de Paris mais ils crient continuellement après les autres. Ce n’est pas bon signe. Nous sommes 50 et 3 tailleurs. Mais la première ne sait même pas couper, elle prend des patrons en papier. Moi je commence à savoir sans patron.

Je vais dimanche chez l’interprète.

C’est dommage que je n’aie pas 1000 F, on pourrait débuter grandement pour la saison d’octobre.

Mais comme j’ai la tête fatiguée d’avoir fait ce corsage seule.

Demain je fais les manches, pourvu que je sache. J’ai dit que je savais très bien. »

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